Quand la défense de l’institution brouille la frontière entre information et justification
Auditions Cohen-Legrand. Peut-on être à la fois acteur et arbitre d’un débat qui met en cause sa propre crédibilité ? Ces dernières semaines, une affaire impliquant plusieurs figures du journalisme politique a replacé cette question au cœur de l’actualité. À la lecture de nombreux contenus publiés par les médias du service public, un sentiment s’impose : celui d’une institution mobilisée pour protéger ses journalistes, au risque d’affaiblir un principe pourtant fondamental de l’information démocratique, la neutralité.
Le service public ne se contente pas d’informer. Il porte une responsabilité particulière : celle de garantir à tous les citoyens une information équilibrée, rigoureuse et respectueuse de leur liberté de jugement. Cette exigence, inscrite dans la loi comme dans les chartes déontologiques, impose une vigilance accrue lorsque les journalistes deviennent eux-mêmes le sujet de la controverse.
Le devoir de neutralité, pilier du journalisme public
La neutralité n’est ni une posture tiède ni une absence de convictions personnelles. Elle est une discipline professionnelle. Le journaliste du service public n’est pas un militant, pas plus qu’un acteur politique. Il informe, contextualise, éclaire, sans orienter.
Ce principe est clairement posé dans les chartes déontologiques :
- distinction stricte entre information et commentaire,
- indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques,
- refus de toute confusion entre analyse et engagement.
Or, lorsqu’un journaliste est soupçonné d’entretenir une proximité idéologique ou stratégique avec des responsables politiques, la question n’est pas de savoir s’il a « mal voulu faire », mais si la perception de neutralité est rompue. En journalisme, la confiance repose autant sur les faits que sur l’apparence d’impartialité.
Informer n’est pas se défendre
Dans le traitement médiatique de cette affaire, un glissement s’opère. Les récits proposés par les médias du service public s’attachent longuement à démontrer l’intégrité professionnelle des journalistes concernés, à dénoncer les méthodes de leurs détracteurs, à contextualiser leurs propos, parfois à les excuser.
Ce choix éditorial pose question.
Car informer sur une controverse ne consiste pas à prendre en charge la défense morale des personnes impliquées. Il s’agit au contraire de donner au public les éléments nécessaires pour se forger sa propre opinion, y compris lorsque cette opinion peut être critique.
À force de vouloir rassurer, expliquer, justifier, le discours institutionnel prend le risque d’apparaître comme une auto-protection corporatiste, là où une distance froide et factuelle aurait renforcé la crédibilité de l’ensemble.

Le lecteur, grand oublié du débat
Un autre élément interpelle : la place laissée au lecteur.
Dans plusieurs contenus, l’émotion suscitée par l’affaire est présentée comme le fruit d’une manipulation, d’un montage malveillant, d’une campagne idéologique. Ce faisant, on suggère implicitement que le public aurait été abusé, influencé, incapable de discernement.
Or, le respect du lecteur est une composante essentielle du journalisme. Informer, ce n’est pas guider les consciences ni disqualifier les interrogations légitimes. Lorsque des citoyens s’interrogent sur la neutralité de ceux qui les informent, cette inquiétude mérite d’être entendue, non disqualifiée.
Le rôle du service public n’est pas de protéger la sensibilité de ses journalistes, mais de préserver la confiance de ceux qui le financent et le regardent.
Une frontière fragile entre éditorial et engagement
Le journalisme politique repose sur une tension permanente : expliquer le jeu politique sans y participer. Cette ligne est d’autant plus fine pour les éditorialistes, dont le rôle consiste à analyser, interpréter, parfois critiquer. Mais même là, une règle demeure : ne jamais donner le sentiment d’agir pour influencer le résultat d’un scrutin ou de favoriser un camp.
Lorsque cette frontière devient floue, même involontairement, le doute s’installe. Et dans une démocratie fragilisée par la défiance envers les institutions, ce doute est un poison lent.
Le service public face à lui-même
Cette affaire agit comme un révélateur. Elle ne pose pas seulement la question du comportement individuel de journalistes, mais celle du réflexe institutionnel face à la critique. Défendre sans nuance ses figures internes peut sembler humain. Mais pour un média public, c’est une erreur stratégique.
La crédibilité ne se décrète pas, elle se démontre. Et parfois, la meilleure défense consiste à accepter le débat, la remise en question, voire l’inconfort.
Car le service public n’existe pas pour ses journalistes.
Il existe pour le public.














