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Insolite. Toumaï et le fémur invisible : comment un fossile de 7 millions d’années divise encore la science

Découvert au Tchad en 2001, Toumaï est présenté comme le plus ancien représentant connu de la lignée humaine. Mais derrière cette annonce majeure, une controverse persiste depuis plus de vingt ans. En cause : un fémur associé au crâne, jamais officiellement publié, qui pourrait bouleverser notre compréhension des origines de la bipédie.

Toumaï, un fossile africain au cœur de l’histoire humaine

Le 19 juillet 2001, dans le désert du Djourab, au nord du Tchad, une mission scientifique met au jour un crâne fossilisé presque complet. Daté d’environ sept millions d’années, ce fossile se distingue immédiatement par son ancienneté exceptionnelle. Il est baptisé « Toumaï », un terme local signifiant « espoir de vie », par l’équipe dirigée par le paléoanthropologue français Michel Brunet.

L’annonce officielle intervient en 2002. La découverte est relayée en couverture de Nature, l’une des revues scientifiques les plus influentes au monde, et célébrée lors d’une cérémonie à N’Djamena. Toumaï est alors présenté comme appartenant à une nouvelle espèce, Sahelanthropus tchadensis, supposée bipède et contemporaine de la divergence entre humains et grands singes.

Si cette interprétation est exacte, Toumaï deviendrait le plus ancien hominidé connu, bien antérieur aux australopithèques découverts en Afrique de l’Est. L’enjeu est immense : il ne s’agit pas seulement d’un fossile, mais d’un possible point de départ de la lignée humaine.


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Photos d’illustration ossements ancêtre de l’humanité – Erdei Gréta

Une découverte qui remet en cause les modèles établis

Avant Toumaï, la figure la plus emblématique des origines humaines était Lucy, un squelette relativement complet d’Australopithecus afarensis, découvert en Éthiopie en 1974. Âgée d’environ trois millions d’années, Lucy incarnait le scénario dominant : une émergence de la bipédie en Afrique orientale, plusieurs millions d’années après la séparation d’avec les grands singes.

La découverte tchadienne bouleverse cette chronologie. Elle suggère que l’évolution humaine pourrait avoir commencé plus tôt, et sur un territoire bien plus vaste qu’on ne le pensait. Mais cette remise en cause suscite immédiatement des résistances.

Dès les premières publications, plusieurs paléoanthropologues contestent l’attribution de Toumaï à la lignée humaine. Selon eux, certains traits du crâne pourraient tout aussi bien correspondre à un primate ancien proche des chimpanzés. La question centrale devient alors : Toumaï marchait-il debout ?


Une controverse scientifique durable et profondément humaine

La paléoanthropologie est une discipline où les fossiles sont rares, les interprétations délicates et les enjeux symboliques considérables. Chaque découverte majeure peut redessiner l’histoire de l’humanité. Dans ce contexte, les débats prennent parfois une dimension personnelle.

Toumaï cristallise rapidement les tensions. Deux camps se forment : ceux qui soutiennent l’hypothèse d’un hominidé bipède très ancien, et ceux qui estiment que les preuves sont insuffisantes, voire trompeuses. Certains critiques vont jusqu’à proposer de renommer l’espèce « Sahelpithecus », soulignant ainsi leur conviction qu’il s’agirait d’un singe fossile plutôt que d’un ancêtre humain.

Ces divisions sont accentuées par des clivages culturels au sein de la discipline, entre chercheurs de terrain et spécialistes de laboratoire, entre équipes concurrentes et traditions scientifiques différentes. Toumaï devient alors bien plus qu’un fossile : un symbole des tensions internes à la recherche sur les origines humaines.


Le fémur, pièce manquante du puzzle

Au cœur de cette controverse se trouve un élément clé : un fémur découvert sur le même site que le crâne. Un os de membre inférieur est crucial pour évaluer la bipédie, car sa forme, sa courbure et sa structure interne livrent des informations essentielles sur la locomotion.

Début 2004, alors que l’équipe de Michel Brunet se trouve au Tchad pour le tournage d’un documentaire, un fossile non identifié est examiné à l’Université de Poitiers par Roberto Macchiarelli, à la demande d’une étudiante en master, Aude Bergeret. L’os, classé comme « os long indéterminé », est sur le point d’être sectionné pour analyse.

Macchiarelli identifie rapidement le fossile comme la diaphyse d’un fémur gauche de primate. Plus troublant encore : son numéro d’inventaire indique qu’il provient du site même où Toumaï a été découvert, alors que l’équipe de Brunet affirmait qu’aucun os post-crânien n’y avait été trouvé.


Silences, ruptures et publications tardives

Estimant que ce fémur pourrait appartenir à Toumaï, Macchiarelli demande l’arrêt immédiat des analyses. À son retour, Michel Brunet s’oppose fermement à toute investigation non autorisée. L’étudiante perd l’accès à ses matériaux de recherche, et Macchiarelli est progressivement exclu du cercle des chercheurs travaillant sur Toumaï.

Malgré cela, des photographies publiées ultérieurement montrent le crâne tel qu’il aurait été trouvé, entouré d’autres fossiles. À proximité immédiate, un os ressemblant fortement à un fémur est visible. Cette image constitue la première confirmation publique de l’existence de cet os.

En 2007, Michel Brunet est élu au Collège de France et publie une nouvelle datation du crâne, comprise entre 6,8 et 7,2 millions d’années. L’année suivante, il affirme que plusieurs éléments suggèrent la bipédie de Sahelanthropus tchadensis, tout en reconnaissant que des preuves post-crâniennes seraient nécessaires — sans mentionner explicitement le fémur.


Une interprétation qui reste ouverte

En 2020, Roberto Macchiarelli, Aude Bergeret-Medina et plusieurs collègues publient une étude détaillée du fémur dans le Journal of Human Evolution. Leur analyse, fondée sur la courbure de l’os et des indices structurels visibles sur les photographies, conclut que le fémur serait incompatible avec une bipédie permanente comparable à celle de l’Homo sapiens.

Selon eux, l’animal pourrait avoir été un primate arboricole capable de se déplacer occasionnellement au sol, à la manière des chimpanzés ou des bonobos actuels. Michel Brunet, de son côté, rejette ces conclusions, y voyant l’expression d’une rivalité scientifique ancienne.

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Image d’illustration d’ossements préhistoriques – BHLNZ Birodiversity Heritage Library

Une affaire toujours irrésolue

Le fémur associé à Toumaï reste aujourd’hui un objet unique : le seul os de membre inférieur potentiellement hominien datant de plus de six millions d’années. Faute de fossiles comparables, son interprétation demeure incertaine. A l’heure où on lance des programmes de fusées réutilisables, cette découverte nous renvoie à la genèse de nos origine.

Une chose est sûre : l’affaire Toumaï illustre les limites actuelles de la paléoanthropologie. Tant que de nouveaux fossiles ne seront pas découverts, la question centrale restera ouverte : Toumaï est-il le plus ancien ancêtre de l’humanité, ou le représentant d’une branche disparue des grands singes ?

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