En découvrant une exposition dédiée aux 70 ans de Tristes Tropiques à la Bibliothèque nationale de France, difficile d’ignorer le contraste entre le regard lucide de Claude Lévi-Strauss sur l’humanité et les crises écologiques et géopolitiques qui bousculent notre monde actuel. De ses expéditions au cœur de l’Amazonie aux débats contemporains de la COP30, l’œuvre du célèbre anthropologue résonne aujourd’hui avec une acuité troublante. Comment ses analyses, façonnées il y a près d’un siècle, éclairent-elles nos impasses présentes ?
Au détour d’une visite à la Bibliothèque nationale de France
En arpentant les couloirs les longs couloirs de la Bibliothèque nationale de France à Paris, j’ai pu faire une découverte inattendue : une petite exposition consacrée aux 70 ans d’une œuvre méconnue Tristes Tropiques. Publié en 1955 par Claude Lévi-Strauss, ce texte majeur de l’anthropologie mêle récit de voyage, réflexion philosophique et observation ethnographique. À sa sortie, il avait rencontré un succès considérable, en France comme à l’étranger.
Après cinq années d’études en philosophie à la Sorbonne, Claude Lévi-Strauss s’oriente vers l’anthropologie au milieu des années 1930. C’est en 1935 qu’il part pour le Brésil, nommé professeur de sociologie à l’université de São Paulo.
Cinq années fondatrices au Brésil
Accompagné de sa femme Dina, elle-même jeune ethnologue, Lévi-Strauss passe cinq années au Brésil, jusqu’en 1939. Le couple mène plusieurs expéditions dans le Mato Grosso, au cœur de l’Amazonie, à plus de trois mille kilomètres de São Paulo. Ils y rencontrent plusieurs peuples autochtones, parmi lesquels les Nambikwara, les Bororo ou encore les Caduveo, premiers interlocuteurs d’un travail de terrain qui deviendra essentiel dans la construction intellectuelle de l’anthropologue.
Un chercheur façonné par l’histoire
Lévi-Strauss ne fut pas seulement un observateur privilégié : il a profondément renouvelé les sciences humaines. Sa carrière se déroule dans un contexte agité, marqué par la montée du nazisme et l’imminence de la Seconde Guerre mondiale. Son départ pour le Brésil, en 1935, lui offre un éloignement salutaire lui permettant de se consacrer entièrement à ses recherches sur des sociétés alors qualifiées de « primitives ».
La naissance d’une œuvre structurante
Tristes Tropiques n’est qu’une étape. Trois ans plus tard, en 1958, la publication d’Anthropologie structurale formalise les principes du structuralisme, approche qui bouleversera l’étude des mythes, des systèmes de parenté, des langues et plus largement des cultures humaines.
L’exposition de la BnF montre à quel point son travail de terrain a nourri cette pensée. Les photographies, carnets et documents donnés par Lévi-Strauss à l’institution en 2007 offrent un témoignage précieux de ces années d’exploration.
Un regard déjà écologique
La figure de Lévi-Strauss trouve aujourd’hui une résonance nouvelle. Certains n’hésitent pas à voir en lui un précurseur de la pensée écologique, tant son œuvre interroge notre rapport à la nature et les conséquences de la modernité occidentale. Une lecture qui s’impose encore davantage après la récente COP30 organisée au Brésil, marquée par des engagements jugés insuffisants pour enrayer la déforestation et sortir des énergies fossiles.
Dans ce contexte fragile, Tristes Tropiques apparaît comme une mise en garde visionnaire. Lévi-Strauss y exprimait déjà une forme de désillusion face au tourisme de masse et à la destruction des environnements qu’il découvrait :
« Je hais les voyages et les explorateurs. »
Une phrase restée célèbre, qui traduit autant la lassitude personnelle de l’auteur que sa critique d’un monde qui transforme l’altérité en simple spectacle.
Un écho particulier après la COP30
Dix ans après l’Accord de Paris, la COP30 de Belém s’est conclue sur un texte minimaliste, perçu par beaucoup comme un accord a minima permettant surtout de sauver les apparences. Pendant que les négociations achoppent sur les intérêts nationaux, les crises géopolitiques (Ukraine, Gaza, Soudan, Birmanie) s’ajoutent aux tensions écologiques.
Dans ce paysage mondial instable, le regard lucide et parfois désabusé de Lévi-Strauss semble d’une actualité saisissante.
L’anthropologie comme clé de lecture
Lévi-Strauss rappelait que chaque culture forme un tout cohérent où langage, religion, rites et organisation sociale s’entremêlent :
« Nous ne pouvons pas considérer l’art, la religion ou le langage comme des domaines séparés. Ils font partie d’un système global. »
Cette vision holistique, au cœur de l’anthropologie structurale, invite à comprendre les sociétés dans leur ensemble plutôt qu’à travers des fragments isolés. Un principe qui, aujourd’hui encore, éclaire notre monde fragmenté.














