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Cinéma. Orson Welles et Francis Ford Coppola : les maîtres vertigineux de la démesure cinématographique

À la Cinémathèque française, l’exposition consacrée à Orson Welles touche à sa fin, rappelant combien le cinéaste a bouleversé les codes du récit et du pouvoir au cinéma. Un héritage que prolonge aujourd’hui Francis Ford Coppola avec Megalopolis, projet monumental où se rejoue, près d’un siècle plus tard, la même fascination pour l’ambition, la chute et la démesure.

Il ne reste que quelques jours pour découvrir l’exposition dédiée à Orson Welles à la Cinémathèque française, à Bercy. Une plongée dans l’œuvre et la trajectoire d’un artiste qui, dès ses débuts, a démontré une capacité hors norme à manipuler les formes narratives, les médias et l’imaginaire collectif. Près d’un siècle après ses premiers coups d’éclat, l’ombre de Welles plane toujours sur le cinéma contemporain, jusque dans les projets les plus ambitieux de Francis Ford Coppola.

La panique radiophonique, acte fondateur d’un génie du récit

Avant même de marquer durablement l’histoire du septième art, Orson Welles s’impose comme un maître du récit moderne par la radio. En 1938, son adaptation radiophonique de La Guerre des mondes simule en direct une invasion extraterrestre sur le sol américain. Malgré des avertissements clairs signalant une fiction, la forme adoptée, bulletins d’information, témoignages en temps réel, interruptions dramatiques, crée un effet de réel inédit.

Des milliers d’auditeurs croient à l’atterrissage d’extraterrestres dans le New Jersey et quittent précipitamment leur domicile. Cet épisode, longtemps mythifié, révèle surtout la compréhension précoce de Welles des mécanismes de croyance, de pouvoir et de manipulation narrative. Un thème qui irrigue toute son œuvre cinématographique à venir.

À la Cinémathèque française, l’exposition consacrée à Orson Welles touche à sa fin, rappelant combien le cinéaste a bouleversé les codes du récit et du pouvoir au cinéma. Un héritage que prolonge aujourd’hui Francis Ford Coppola avec Megalopolis, projet monumental où se rejoue, près d’un siècle plus tard, la même fascination pour l’ambition, la chute et la démesure.
Avant le cinéma, Orson Welles promouvant la première diffusion de “The Orson Welles Show” (15 septembre 1941) – Photo promotionnelle originale scannée, CBS Radio / auteur inconnu, domaine public (via Wikimedia Commons).

Citizen Kane, radiographie du pouvoir et de la solitude

C’est avec Citizen Kane qu’Orson Welles entre définitivement dans la légende. Le film s’ouvre sur la mort de Charles Foster Kane, magnat de la presse, dans son palais de Xanadu. Son dernier mot, « Rosebud », devient le point de départ d’une enquête journalistique menée par le reporter Jerry Thompson.

À travers une narration fragmentée, le spectateur découvre l’ascension fulgurante de Kane, son empire médiatique, mais aussi son isolement progressif. Plus qu’un portrait d’homme puissant, Citizen Kane dissèque la nature même du pouvoir, de la célébrité et de la possession. La richesse y apparaît moins comme un accomplissement que comme un facteur d’enfermement.

Sur le plan formel, le film bouleverse durablement le langage cinématographique : profondeur de champ radicale, montage non linéaire, usage expressif du son et de la lumière. Autant d’innovations qui feront école et placeront Welles en position d’auteur total, admiré autant que redouté par les studios hollywoodiens.

C’est avec Citizen Kane qu’Orson Welles entre définitivement dans la légende. Le film s’ouvre sur la mort de Charles Foster Kane, magnat de la presse, dans son palais de Xanadu. Son dernier mot, « Rosebud », devient le point de départ d’une enquête journalistique menée par le reporter Jerry Thompson.
Affiche du film Citizen Kane (Style B), États-Unis, 1941 — illustrée par William Rose, reproduction fidèle d’un poster original (domaine public). Via Wikimedia Commons.

Une filiation artistique avec Francis Ford Coppola

Près de quatre-vingts ans plus tard, l’œuvre de Francis Ford Coppola s’inscrit dans une continuité frappante avec celle d’Orson Welles. Comme son aîné, Coppola s’intéresse aux figures de pouvoir, à la démesure architecturale et à la chute des empires. Son nouveau film, Megalopolis, apparaît à bien des égards comme un écho contemporain à Citizen Kane.

Le projet se déroule dans une Amérique imaginaire, où la ville de New Rome, inspirée à la fois de New York et de la Rome antique, devient le théâtre d’un affrontement idéologique. D’un côté, César Catilina, incarné par Adam Driver, artiste visionnaire capable d’arrêter le temps, porte un projet utopique de reconstruction totale. De l’autre, le maire Franklyn Cicero défend un ordre établi fondé sur la conservation des privilèges et la stabilité économique.

Au centre du récit, Julia Cicero incarne le tiraillement entre deux visions du monde : la promesse d’un avenir radicalement nouveau et la sécurité d’un système existant. Ce conflit intime reflète une interrogation plus large sur le destin des sociétés modernes face à leurs propres excès.

Bande annonce du film Megalopolis de Francis Ford Coppola VF 2024

Megalopolis, l’œuvre d’une vie

Pour Francis Ford Coppola, Megalopolis représente l’aboutissement d’un projet mûri pendant plus de quarante ans. Initié au début des années 1980, le film puise directement son inspiration dans la conjuration de Catilina, épisode majeur de la fin de la République romaine. Coppola établit un parallèle assumé entre Rome et les États-Unis, qu’il décrit comme une réincarnation moderne de cette expérience politique antique.

Le cinéaste explique voir dans l’architecture, l’urbanisme et les institutions américaines une filiation directe avec la Rome républicaine. Son ambition est de transposer cette grandeur et cette décadence dans un récit contemporain, où la ville devient un personnage à part entière, à l’image de Xanadu dans Citizen Kane.

À l’instar de Welles, Coppola a choisi l’indépendance artistique au prix d’un engagement personnel considérable, allant jusqu’à investir sa propre fortune pour mener le projet à terme. Un choix qui rappelle le combat permanent de Welles contre les contraintes imposées par les studios.

Pour Francis Ford Coppola, Megalopolis représente l’aboutissement d’un projet mûri pendant plus de quarante ans. Initié au début des années 1980, le film puise directement son inspiration dans la conjuration de Catilina, épisode majeur de la fin de la République romaine. Coppola établit un parallèle assumé entre Rome et les États-Unis, qu’il décrit comme une réincarnation moderne de cette expérience politique antique.
Francis Ford Coppola au Festival de Cannes 2001 — Photo par Rita Molnár, CC BY-SA 2.5 via Wikimedia Commons.

Deux trajectoires contre le système

Le parallèle entre Orson Welles et Francis Ford Coppola ne se limite pas aux thèmes de leurs films. Tous deux incarnent une figure rare du cinéma américain : celle de l’auteur en lutte contre l’industrie. Welles, après le choc Citizen Kane, paiera cher son indépendance, multipliant les projets inachevés et les exils créatifs. Coppola, après avoir connu un immense succès avec Le Parrain et Apocalypse Now, a lui aussi affronté des échecs commerciaux et financiers, sans jamais renoncer à une vision personnelle du cinéma.

Chez l’un comme chez l’autre, la démesure n’est pas un simple effet de style. Elle constitue une méthode pour explorer les limites du pouvoir humain, qu’il soit économique, politique ou artistique. De Xanadu à New Rome, ces architectures monumentales symbolisent autant la réussite que l’effondrement intérieur de ceux qui les bâtissent.

Bien qu’ils aient marqué le cinéma du XXᵉ siècle, Brigitte Bardot et Orson Welles n’ont jamais entretenu de lien artistique ou personnel connu, leurs parcours s’inscrivant dans des dynamiques distinctes.

Le cinéma comme art du vertige

L’exposition consacrée à Orson Welles rappelle combien son héritage demeure vivant. En regard, Megalopolis apparaît comme une tentative contemporaine de renouer avec un cinéma de l’ambition totale, où la forme et le fond s’entrelacent pour interroger le destin collectif.

En confrontant Orson Welles et Francis Ford Coppola, on mesure la persistance d’une même intuition : le cinéma est un art du vertige, capable de donner forme à l’impossible et de révéler, dans la démesure, les failles profondes de l’ambition humaine. Une leçon toujours actuelle, à l’heure où les empires, médiatiques, politiques ou artistiques, continuent de se construire et de se déconstruire sous nos yeux.

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