En annonçant une motion de censure contre le gouvernement Lecornu, malgré le vote négatif de la France sur l’accord Mercosur, le Rassemblement national ouvre une nouvelle séquence politique à haut risque. Derrière la dénonciation d’une « manœuvre hypocrite » d’Emmanuel Macron, le parti de Jordan Bardella semble surtout tester un scénario stratégique : provoquer une crise gouvernementale, se poser en alternative crédible à Matignon ou pousser à une dissolution de l’Assemblée nationale.
L’annonce n’a rien d’anodin. Jeudi soir, Jordan Bardella a confirmé que le Rassemblement national déposerait une motion de censure contre le gouvernement dirigé par Sébastien Lecornu. Une initiative qui intervient pourtant après le vote « contre » de la France à l’accord commercial entre l’Union européenne et les pays du Mercosur, un texte que le RN combat de longue date. Pour le président du parti nationaliste, ce rejet tardif relève d’une « mise en scène » présidentielle et ne saurait effacer, selon lui, des années de négociations jugées défavorables aux intérêts français.
Une motion de censure au-delà du seul Mercosur
Officiellement, la motion de censure annoncée par le RN vise à sanctionner ce que Jordan Bardella qualifie de « trahison des agriculteurs français ». Le chef du parti estime qu’Emmanuel Macron chercherait à se dédouaner politiquement en s’opposant à l’accord Mercosur à un stade avancé, alors que les grandes lignes du traité ont été négociées depuis plusieurs années.
Mais cette lecture strictement sectorielle masque un enjeu plus large. En pratique, la motion de censure RN dépasse largement la question commerciale. Elle s’inscrit dans une stratégie politique plus globale : fragiliser l’exécutif, occuper l’espace parlementaire et rappeler que le Rassemblement national entend peser directement sur l’équilibre institutionnel.
Une double offensive, nationale et européenne
Dans son message publié sur le réseau social X, Jordan Bardella a annoncé une double démarche. D’une part, une motion de censure à l’Assemblée nationale contre le gouvernement français. D’autre part, une motion équivalente au Parlement européen contre la Commission présidée par Ursula von der Leyen.
Cette simultanéité n’est pas fortuite. Elle permet au RN de relier un dossier européen, le Mercosur, à une crise politique nationale, en dénonçant ce qu’il décrit comme une continuité entre Bruxelles et Paris. Le parti cherche ainsi à conforter son discours sur la perte de souveraineté et à consolider son électorat eurosceptique, tout en apparaissant comme une force capable d’agir à tous les niveaux institutionnels.

Une tentative de crédibilisation gouvernementale
En multipliant les initiatives parlementaires, le Rassemblement national poursuit un objectif clair : se présenter comme un parti prêt à gouverner. La motion de censure, même si elle a peu de chances d’aboutir faute de majorité, permet au RN d’adopter une posture de responsabilité et d’autorité politique.
Jordan Bardella, régulièrement cité comme un potentiel candidat à Matignon en cas d’alternance, utilise ce type de séquence pour renforcer son profil de chef d’exécutif. En s’attaquant frontalement au gouvernement Lecornu, il se place symboliquement dans un face-à-face avec le pouvoir, un exercice traditionnellement réservé aux partis susceptibles de diriger le pays.
Le spectre d’une dissolution de l’Assemblée nationale
Au-delà de Matignon, la motion de censure RN réactive un autre scénario : celui d’une dissolution de l’Assemblée nationale. Dans un contexte de majorité relative et de tensions parlementaires récurrentes, chaque tentative de censure contribue à accentuer l’instabilité institutionnelle.
Si le gouvernement devait être mis en difficulté de manière répétée, la tentation pourrait renaître, à l’Élysée, de recourir à l’arme constitutionnelle de la dissolution pour tenter de clarifier le paysage politique. Un tel choix ouvrirait mécaniquement la voie à de nouvelles élections législatives, un terrain sur lequel le RN estime être en position de force.
Le RN en embuscade dans un paysage fragmenté
La stratégie du Rassemblement national s’appuie sur une réalité : la fragmentation durable de l’Assemblée nationale. Dans ce contexte, chaque motion de censure devient un outil de pression politique, même lorsqu’elle n’aboutit pas. Elle oblige les autres forces à se positionner, expose les lignes de fracture et nourrit l’idée d’un pouvoir exécutif affaibli.
Pour le RN, cette situation est une opportunité. En apparaissant comme le principal opposant structuré au gouvernement, le parti cherche à marginaliser à la fois la gauche et les formations du centre, tout en consolidant son statut de première force d’opposition.
Une dénonciation symbolique de la méthode Macron
Dans son argumentaire, Jordan Bardella insiste sur la méthode plutôt que sur le fond immédiat du vote français au Mercosur. Il accuse Emmanuel Macron d’opportunisme politique et de communication tardive, suggérant que le rejet affiché de l’accord ne serait qu’un calcul destiné à apaiser les tensions agricoles et à contenir la contestation.
Cette critique s’inscrit dans un récit plus large, régulièrement porté par le RN : celui d’un pouvoir jugé déconnecté, réactif plutôt que stratège, et contraint de corriger ses positions sous la pression politique et sociale.
Une motion vouée à l’échec… mais utile politiquement
Sur le plan arithmétique, les chances de voir la motion de censure RN renverser le gouvernement apparaissent limitées. Sans le soutien explicite d’autres groupes parlementaires, elle ne peut atteindre la majorité absolue requise. Mais pour le RN, l’enjeu n’est pas uniquement institutionnel.
La motion de censure constitue avant tout un outil politique. Elle permet d’imposer un thème dans le débat public, de mobiliser l’électorat et de rappeler que le parti entend jouer un rôle central dans les prochaines recompositions du pouvoir.
Une séquence révélatrice des ambitions du RN
En définitive, cette nouvelle motion de censure révèle moins une réaction ponctuelle à l’accord Mercosur qu’une ambition stratégique assumée. Le Rassemblement national teste sa capacité à incarner une alternative gouvernementale, tout en maintenant la pression sur un exécutif fragilisé.
Qu’elle débouche ou non sur une crise immédiate, l’initiative de Jordan Bardella s’inscrit dans une logique de long terme : préparer le terrain pour une prise de pouvoir, que ce soit par l’accès à Matignon ou par une dissolution ouvrant la voie à une nouvelle majorité. Dans un paysage politique sous tension, le RN entend rappeler qu’il ne se contente plus de contester : il se positionne désormais pour gouverner.














