Société. En France, les rentrées politiques sont souvent « chaudes ». Manifestations, crises politiques, revendications sociales : le scénario est presque devenu un rituel de septembre. Mais en cette rentrée 2026, quelque chose semble différent. Climat, religion, diversité, fractures sociales, guerre, intelligence artificielle, économie : la société se transforme à une vitesse à laquelle notre système politique semble avoir de plus en plus de mal à répondre.
Après trois mois d’une chaleur exceptionnelle passés à l’extrême pointe du sud-ouest de la France, entre la Bidassoa et l’Atlantique, je suis rentré à Paris à la fin du mois de septembre. J’y ai découvert une autre forme de chaleur : celle d’une rentrée politique, sociale et culturelle particulièrement agitée.
D’origine irlandaise et installé en France depuis plus d’un demi-siècle, cette expression de « rentrée chaude » m’est pourtant familière. Lorsque j’avais annoncé à mes collègues mon intention de m’établir dans l’Hexagone à l’automne 1972, leur réaction avait été immédiate : « Mais pourquoi donc ? La France est en crise ! »
Depuis, le refrain ne m’a pratiquement jamais quitté.
Chaque rentrée ou presque semblait annoncer une crise politique, sociale ou économique susceptible de tout bouleverser. Avec le temps, j’avais fini par considérer cette agitation comme une caractéristique française : beaucoup de bruit, beaucoup de passions, quelques manifestations, parfois des grèves, puis la vie reprenait son cours.
En cette rentrée 2026, pourtant, je me demande si nous ne sommes pas confrontés à quelque chose de différent.
Quelques jours dans Paris racontent une France étonnante
Il suffit parfois de marcher dans Paris pour mesurer à quel point la société française est devenue complexe.
Fin septembre, le pape Léon XIV est en France. À Paris, les 25 et 26 septembre, son passage attire une foule considérable avant une messe organisée place de la Concorde et sur les Champs-Élysées. Dans un pays régulièrement décrit comme largement sécularisé, la ferveur qui accompagne le souverain pontife peut surprendre.
Quelques jours plus tard, changement complet de décor.
Le 3 octobre, la Marche des Fiertés LGBTQIA+ traverse à son tour Paris, de la place d’Italie à la Bastille. Initialement prévue le 27 juin, elle avait été reportée en raison de la canicule exceptionnelle qui frappait alors la capitale.
L’ambiance est festive. Les drapeaux arc-en-ciel côtoient la musique, les costumes et les drag-queens qui dansent sur scène à l’arrivée du cortège. Mais derrière la fête, les pancartes racontent aussi quelque chose de l’évolution du militantisme contemporain.
Les revendications dépassent largement les droits des personnes homosexuelles qui furent à l’origine de ces mobilisations. Solidarités internationales, défense des personnes trans, lutte contre les discriminations, droits des immigrés, opposition à l’extrême droite ou revendications sociales se croisent désormais dans un même cortège.
En quelques jours seulement, Paris peut ainsi acclamer un pape puis accueillir l’une des plus grandes manifestations LGBTQIA+ du pays.
Ce contraste pourrait être présenté comme une contradiction.
Il raconte peut-être exactement l’inverse.
Une société peut contenir plusieurs France à la fois
La France de 2026 n’est plus celle que j’ai découverte en 1972.
Il y a cinquante ans, l’homosexualité restait largement taboue et les mouvements homosexuels ne disposaient évidemment pas de la visibilité sociale et politique qu’ils ont acquise depuis. La première grande marche homosexuelle autonome française est généralement située en 1977 ; elle s’inscrivait elle-même dans la continuité des mobilisations apparues au début des années 1970.
Un demi-siècle plus tard, les droits des personnes homosexuelles ont profondément évolué. L’homosexualité a été dépénalisée, le Pacs instauré, le mariage et l’adoption ouverts aux couples de même sexe, tandis que les représentations dans les médias et dans la société ont considérablement changé.
Dans le même temps, la religion n’a pas disparu. Une partie importante de la population française ne se reconnaît plus dans aucune religion, mais la visite d’un pape peut toujours mobiliser des foules considérables.
Il ne s’agit pas nécessairement de deux France qui s’affrontent.
Il s’agit peut-être d’une même société devenue capable de faire coexister des identités, des convictions et des modes de vie qui, il y a cinquante ans, se seraient beaucoup plus difficilement rencontrés dans l’espace public.
Cette diversité est une richesse. Elle est aussi une formidable complication pour ceux qui doivent gouverner.
Même le climat n’est plus celui que nous connaissions
Le changement le plus spectaculaire de cette année est peut-être celui que nous avons tous ressenti physiquement.
L’été 2026 a été le plus chaud enregistré en France depuis le début des mesures en 1900. Selon Météo-France, la température moyenne nationale sur les trois mois de juin, juillet et août a atteint 24 °C, soit 3,6 °C au-dessus des normales. Trois vagues de chaleur se sont succédé, représentant au total 53 jours : un niveau inédit.
Ce qui était encore considéré comme exceptionnel il y a quelques décennies entre progressivement dans notre quotidien.
Le dérèglement climatique n’est donc plus seulement une question environnementale abstraite. Il touche l’agriculture, la santé, l’énergie, l’eau, l’assurance, l’aménagement du territoire, le logement et jusqu’à l’organisation de nos manifestations publiques : si la Marche des Fiertés parisienne s’est déroulée en octobre cette année, c’est précisément parce que la chaleur avait rendu son organisation trop dangereuse en juin.
La société change.
Son environnement également.
Et pendant ce temps, le monde se transforme
Il suffit ensuite d’élargir le regard au-delà du périphérique.
À l’ouest, les États-Unis de Donald Trump connaissent des fractures politiques considérables. À l’est, la guerre menée par la Russie de Vladimir Poutine contre l’Ukraine oblige les Européens à repenser leur sécurité et leur capacité à assurer eux-mêmes leur défense.
Entre les deux, l’Europe doit simultanément affronter la concurrence économique américaine et chinoise, préserver son industrie, financer sa transition énergétique et déterminer quelle place elle entend occuper dans le nouvel équilibre mondial.
Une autre révolution, plus silencieuse encore, avance à une vitesse spectaculaire : l’intelligence artificielle.
Elle pourrait transformer notre manière de travailler, d’apprendre, de produire, de nous informer et peut-être même de décider. Elle pose déjà des questions considérables sur l’emploi, la souveraineté technologique, l’éducation, la propriété intellectuelle et la compétitivité des entreprises européennes.
Défense, climat, intelligence artificielle, industrie, dette, énergie, démographie : rarement les transformations structurelles auront été aussi nombreuses à se produire simultanément.
Pendant ce temps, nous continuons à manifester
Le spectacle de Paris au début du mois d’octobre résume presque à lui seul cette étrange période.
Le 2 octobre, la mobilisation lycéenne se poursuit dans plusieurs villes françaises. Le ministère de l’Éducation nationale recense ce jour-là plus de 500 établissements concernés par des actions ou des perturbations et 400 lycées fermés.
Le lendemain, la capitale change encore de visage.
Place de la Nation, la CPTS Paris 12 installe son Mammo’Tour dans le cadre d’Octobre rose. Médecins, infirmiers et professionnels de santé viennent expliquer tranquillement au public l’intérêt du dépistage du cancer du sein.
Ailleurs, des militants manifestent pour leurs droits ou pour la situation politique de leur pays d’origine. Quelques stations de métro plus loin, des dizaines de milliers de personnes défilent pour la Marche des Fiertés.
Tout cela se déroule dans la même ville, parfois au même moment.
C’est peut-être cela qu’il faut regarder.
Non pas une société uniquement en crise, mais une société devenue extraordinairement diverse dans ses préoccupations, ses identités et ses revendications.
Notre politique, elle, semble toujours fonctionner comme avant
C’est là que commence peut-être le véritable problème.
Face à cette multiplication des enjeux, le débat politique français paraît souvent enfermé dans ses affrontements habituels. Gouvernement contre oppositions, droite contre gauche, majorité introuvable, motions, censures, invectives et stratégies pour la prochaine élection présidentielle occupent une part considérable de l’espace médiatique.
Les responsables politiques ne sont évidemment pas tous interchangeables et leurs divergences sont réelles. Mais le fonctionnement institutionnel produit de plus en plus souvent l’impression d’une immense énergie consacrée à savoir qui gouvernera, alors que les transformations en cours exigeraient surtout de déterminer comment gouverner.
Cette distinction est fondamentale.
Car la France ne manque pas de débats. Elle en produit quotidiennement des dizaines.
Elle manque peut-être davantage de capacité à transformer ces débats en décisions durables.
Une Ve République qui commence à ressembler à la IIIe ?
La comparaison mérite évidemment d’être maniée avec prudence. Les institutions de la Ve République restent très différentes de celles de la IIIe République.
Mais quelque chose dans le spectacle politique contemporain rappelle l’instabilité parlementaire que la Constitution de 1958 avait précisément voulu dépasser : coalitions difficiles, gouvernements fragiles, partis incapables de construire une majorité durable et affrontements permanents autour de leur survie.
La Ve République avait été pensée autour d’un exécutif fort et d’une majorité parlementaire relativement stable. La fragmentation actuelle de l’Assemblée nationale remet en cause cette mécanique sans qu’un nouveau fonctionnement politique ait véritablement pris sa place.
Le problème dépasse donc largement le nom du prochain Premier ministre ou celui des candidats à l’élection présidentielle de 2027.
Nos institutions sont-elles encore adaptées à une société devenue aussi fragmentée, diverse et complexe ?
La véritable « rentrée chaude » est peut-être celle-là
Pendant longtemps, j’ai regardé avec amusement cette passion française pour les rentrées « historiques », les crises « sans précédent » et les automnes supposés décisifs.
Après cinquante-quatre années passées en France, j’ai appris à relativiser.
Les gouvernements passent. Les manifestations s’arrêtent. Les grèves finissent. Les crises politiques qui semblaient devoir bouleverser le pays deviennent quelques années plus tard des chapitres dans les livres d’histoire.
Mais cette fois, mon interrogation est différente.
Parce que derrière l’agitation familière se superposent des transformations qui, elles, ne disparaîtront pas lorsque les cortèges seront rentrés chez eux : le changement climatique, la recomposition géopolitique, l’intelligence artificielle, la transformation du travail, la diversité culturelle et religieuse, le vieillissement de la population, la dette et la fragilisation de notre modèle industriel.
Ce sont peut-être elles, les véritables questions de cette rentrée.
La France de 2026 est incomparablement plus diverse, plus ouverte et plus complexe que celle que j’ai découverte en 1972.
Reste à savoir si notre manière de la gouverner a évolué à la même vitesse.
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Travailler plus pour sauver les retraites : quand les politiques culpabilisent les français
Sources utiles
Météo-France — Bilan climatique de l’été 2026
Météo-France établit que l’été 2026 a été le plus chaud enregistré en France depuis le début des mesures en 1900 : température moyenne de 24 °C, anomalie de +3,6 °C et trois vagues de chaleur représentant au total 53 jours. L’organisme estime également qu’un tel été aurait été « quasi impossible sans changement climatique ».
Consulter le bilan climatique de l’été 2026 de Météo-France
Présidence de la République — Voyage du pape Léon XIV en France
Le pape Léon XIV a effectué un voyage apostolique en France du 25 au 28 septembre 2026. Il a notamment été reçu à l’Élysée le 25 septembre. Le climat et l’intelligence artificielle figuraient parmi les enjeux mondiaux abordés lors des échanges avec Emmanuel Macron.
Consulter le compte rendu de l’Élysée
Cathédrale Notre-Dame de Paris — Visite de Léon XIV à Paris
La cathédrale confirme la présence du pape à Paris les 25 et 26 septembre et la célébration des vêpres solennelles à Notre-Dame le 25 septembre. Cette source permet de documenter la séquence parisienne évoquée dans l’article.
Consulter le programme de la visite à Notre-Dame de Paris
Paris je t’aime — Marche des Fiertés 2026
Initialement prévue le 27 juin, la Marche des Fiertés de Paris a été annulée en raison de la canicule puis reportée au 3 octobre 2026. Le cortège est parti de la place d’Italie pour rejoindre la place de la Bastille.
Consulter les informations sur la Marche des Fiertés 2026
CNCDH — Évolution des droits des personnes LGBT+ en France
Le rapport consacré à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre revient notamment sur la répression de l’homosexualité au XXe siècle et sa dépénalisation complète au début des années 1980. Il rappelle qu’environ 10 000 personnes ont été condamnées pour leur homosexualité entre 1945 et 1982.
Consulter le rapport sur l’évolution des droits LGBT+ en France
Assemblée nationale — Composition de l’Assemblée sous la XVIIe législature
La composition actuelle illustre la fragmentation politique évoquée dans l’article : le premier groupe, le Rassemblement national, compte 118 députés, devant Ensemble pour la République (90), La France insoumise-NFP (70), les Socialistes et apparentés (67) et de nombreux autres groupes. Aucun groupe n’approche seul de la majorité absolue.
Voir la composition actuelle des groupes à l’Assemblée nationale













