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Radars, amendes, stationnement : sécurité publique ou machine à cash ?

Trois visages de ka surveillance routière

Radars. Ils flashent les voitures par l’avant ou par l’arrière, comptent leurs occupants, lisent automatiquement leurs plaques d’immatriculation et contrôlent le paiement du stationnement. Au nom de la sécurité, de l’environnement ou du respect des règles, les dispositifs de contrôle se multiplient. Mais lorsque les sanctions rapportent des milliards d’euros et qu’une partie de cet argent sert à désendetter l’État, une question dérangeante apparaît : cherche-t-on avant tout à protéger les citoyens ou à les faire payer ?

Vous roulez sur une départementale. La limitation vient de passer de 90 à 70 km/h. Vous avez bien vu le panneau, mais votre attention est revenue sur la circulation. Quelques centaines de mètres plus loin, un radar enregistre votre vitesse. Quelques jours après, l’avis de contravention arrive.

Ailleurs, une voiture équipée de caméras parcourt les rues et relève les plaques des véhicules stationnés. Sur le périphérique parisien, un dispositif peut compter les occupants d’une automobile pour vérifier qu’elle est autorisée à emprunter une voie réservée au covoiturage.

Ces contrôles répondent à des règles différentes, mais ils reposent sur un principe commun : détecter automatiquement un comportement, identifier un véhicule et déclencher, le cas échéant, une procédure de sanction.

L’automatisation présente un avantage évident pour les pouvoirs publics : elle permet de contrôler beaucoup plus de situations avec moins d’interventions humaines sur le terrain. Mais elle soulève aussi une question de fond. Quand la sanction devient industrielle, comment s’assurer que l’objectif reste de faire respecter la règle plutôt que de maximiser les recettes ?

Des milliards d’euros d’amendes, dont une partie sert à désendetter l’État

Commençons par l’argent. En 2024, les radars automatiques ont généré environ 889 millions d’euros de recettes, selon les chiffres présentés au Parlement. Pour 2026, les documents budgétaires prévoyaient 2,152 milliards d’euros de recettes provenant de l’ensemble des amendes entrant dans le périmètre étudié, bien au-delà des seuls radars de vitesse.

Le chiffre le plus intéressant se trouve pourtant dans leur utilisation.

Dans son analyse du projet de budget 2026, la commission des finances du Sénat indiquait qu’environ 800 millions d’euros, soit 37 % des recettes prévues, devaient financer des dépenses sans lien direct avec la sécurité ou les infrastructures routières. Parmi elles figurait notamment le désendettement de l’État.

Il ne s’agit donc pas d’une simple suspicion formulée par des automobilistes mécontents. Une partie des sanctions routières est bien intégrée à une mécanique budgétaire qui dépasse la prévention des accidents.

Le Sénat lui-même a souligné, dans un rapport publié en juin 2026, le manque de lisibilité du compte d’affectation spéciale consacré aux radars. Créé pour établir un lien entre les amendes et les dépenses de sécurité routière, ce dispositif a progressivement été complexifié par des affectations multiples.

L’État avance toutefois un autre argument : les dépenses publiques consacrées à la sécurité routière et à ses conséquences dépassent largement les recettes des radars. La Sécurité routière indiquait ainsi que 76,6 % des recettes des radars automatiques de 2024 étaient consacrés à la lutte contre l’insécurité routière et à ses conséquences, notamment à travers les infrastructures.

Les deux affirmations peuvent être vraies. Elles ne portent simplement pas sur le même périmètre financier.

Reste une interrogation légitime : pourquoi inscrire des recettes d’infractions dans le financement du désendettement public, si leur raison d’être est exclusivement préventive ?

Radars automatiques - plus de 20 ans de recettes
Radars automatiques – plus de 20 ans de recettes

Le radar qui photographie l’arrière : sanctionner sans savoir qui conduisait

C’est probablement l’une des situations les plus troublantes pour comprendre la logique du système.

Certains radars photographient les véhicules par l’arrière. Cette configuration présente des avantages techniques, notamment pour contrôler certaines catégories de véhicules et les deux-roues motorisés dont la plaque se trouve à l’arrière. Mais elle peut aussi empêcher d’identifier visuellement le conducteur.

Or, en principe, c’est bien le conducteur qui est pénalement responsable de l’infraction qu’il commet.

Le Code de la route prévoit cependant une exception importante. Pour certaines infractions, le titulaire du certificat d’immatriculation peut être tenu de payer l’amende, même lorsqu’il n’est pas établi qu’il conduisait. Il peut contester et apporter des éléments démontrant qu’il n’est pas l’auteur de l’infraction.

La distinction est essentielle : lorsqu’il est déclaré uniquement redevable financièrement, il n’est pas reconnu pénalement responsable et ne perd pas de points sur son permis.

Mais le mécanisme mérite réflexion.

Si l’objectif premier est de sanctionner un comportement dangereux, pourquoi un système peut-il aboutir au paiement d’une somme sans identifier son auteur ?

Un propriétaire qui paie sans être le conducteur ne reçoit aucune sanction sur son permis. Le conducteur réel peut, lui, échapper à toute conséquence personnelle.

La sanction financière existe. La sanction individualisée du comportement dangereux, non.

Cela ne prouve pas que les radars arrière ont été conçus pour rapporter davantage. Leur configuration répond aussi à des contraintes opérationnelles. Mais cette possibilité de faire payer sans identifier le conducteur révèle un choix juridique : pour certaines infractions, le recouvrement peut fonctionner indépendamment de l’établissement de la responsabilité pénale du conducteur.

Et c’est précisément ce décalage qui nourrit le sentiment d’une justice routière davantage organisée autour du véhicule et de son propriétaire que de la personne ayant réellement pris le risque.

Petits excès de vitesse : prévenir le danger ou multiplier les sanctions ?

En 2024, les dispositifs automatisés ont envoyé environ 13,9 millions d’avis de contravention pour excès de vitesse.

Selon l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière, 69 % de ces avis concernaient des dépassements inférieurs à 20 km/h sur les routes situées hors agglomération.

Depuis janvier 2024, les excès de vitesse inférieurs à 5 km/h ne donnent plus lieu à un retrait de points, mais restent sanctionnés par une amende.

Cette évolution reconnaît implicitement qu’il existe une différence entre les degrés de gravité des infractions. Pourtant, la réponse financière demeure.

Il serait trompeur d’affirmer qu’un petit dépassement est sans conséquence : une vitesse légèrement supérieure augmente les distances d’arrêt et peut aggraver un accident. Mais toutes les situations ne présentent pas le même risque. Dépasser une limitation à proximité d’une école n’a pas les mêmes implications qu’un dépassement comparable sur une route dégagée.

Le radar, lui, ne mesure ni la densité de circulation, ni la présence d’un piéton, ni le comportement global du conducteur. Il constate le franchissement d’un seuil réglementaire, avec les marges techniques applicables.

C’est sa force : une règle identique pour tous. C’est aussi sa limite : une sanction fondée sur une mesure isolée, sans appréciation du contexte.

Dès lors, une question mérite d’être posée : comment les pouvoirs publics évaluent-ils l’efficacité de chaque implantation ? Par le nombre d’infractions détectées ? Par la baisse des vitesses ? Ou, plus fondamentalement, par la réduction des accidents et de leur gravité sur le secteur concerné ?

Un radar qui rapporte beaucoup n’est pas nécessairement un radar efficace. Il peut aussi signaler une limitation mal comprise, un aménagement routier peu lisible ou un comportement qui persiste malgré les sanctions.

infographie présentant les incohérences entre les zones accidentogênes par rapport à la concentration de radars
infographie présentant les incohérences entre les zones accidentogênes par rapport à la concentration de radars

Radars de covoiturage : de la sécurité routière au contrôle des usages

Sur le périphérique parisien, les dispositifs de contrôle des voies réservées franchissent une nouvelle étape.

Depuis mai 2025, un automobiliste qui emprunte seul une voie de covoiturage lorsqu’elle est activée, sans bénéficier d’une exemption, s’expose à une amende forfaitaire de 135 euros.

Des caméras permettent de compter les occupants, à l’avant comme à l’arrière, de reconnaître certaines catégories de véhicules et de lire les plaques d’immatriculation. Les situations suspectes sont ensuite vérifiées par un agent assermenté avant verbalisation.

L’objectif affiché est ici différent de celui d’un radar de vitesse : encourager le covoiturage, améliorer la circulation des véhicules autorisés et accompagner une politique de mobilité.

Ces objectifs peuvent se défendre. Mais ils illustrent une extension progressive du contrôle automatisé.

Hier, une machine vérifiait principalement une vitesse ou le franchissement d’un feu. Aujourd’hui, elle peut également déterminer si un véhicule transporte suffisamment de personnes pour circuler sur une voie donnée.

Le débat n’est donc plus seulement celui de la sécurité routière. Il concerne aussi l’organisation des déplacements et la capacité des pouvoirs publics à contrôler automatiquement le respect de règles toujours plus nombreuses.

Une règle peut être légitime sans que chaque modalité de contrôle soit automatiquement justifiée. Encore faut-il pouvoir mesurer son efficacité, son coût, ses effets sur la circulation et la proportionnalité de la sanction.

Stationnement : quand la voiture de contrôle remplace la tournée de l’agent

Le stationnement payant illustre une autre transformation.

Dans certaines villes, des véhicules équipés de systèmes de lecture automatisée des plaques d’immatriculation, ou LAPI, parcourent les rues. Ils rapprochent les plaques détectées des informations de paiement pour repérer les situations potentiellement irrégulières.

Le contrôle devient plus rapide, plus systématique et moins dépendant du passage à pied d’un agent.

Mais il faut distinguer le forfait de post-stationnement, ou FPS, d’une amende pénale classique. Depuis la réforme du stationnement payant, le FPS correspond à une somme due en cas d’absence ou d’insuffisance de paiement, dans un cadre fixé localement. Ses recettes relèvent principalement des collectivités concernées, et non directement du budget des radars de l’État.

Autre précision : contrairement à une idée répandue, la lecture automatique d’une plaque ne suffit pas, à elle seule, à établir légalement un FPS. La CNIL rappelle que le dispositif doit servir au précontrôle et qu’un agent assermenté doit constater l’irrégularité.

Cela n’empêche pas les difficultés.

Une plaque mal lue, une erreur de géolocalisation, un paiement associé à une mauvaise zone ou une situation particulière peuvent conduire à une contestation. Le Conseil d’État a notamment été saisi de litiges portant sur la fiabilité de données de localisation utilisées pour établir des FPS.

Pour l’automobiliste, le sentiment peut être celui d’un déséquilibre : l’administration dispose d’un dispositif industriel de détection, tandis que le particulier doit consacrer du temps à comprendre et, éventuellement, contester une somme réclamée.

La facilité de verbaliser devrait-elle s’accompagner d’une facilité équivalente pour faire reconnaître une erreur ?

C’est une question de qualité du service public autant que de justice.

Les mêmes caméras peuvent aussi retrouver des véhicules volés

La lecture automatique des plaques ne sert pas uniquement à relever des irrégularités de stationnement.

La police, la gendarmerie et les douanes peuvent employer des dispositifs LAPI pour des missions de prévention et de répression d’infractions, notamment pour repérer des véhicules volés ou recherchés.

Dans la lutte contre la criminalité organisée, ces outils peuvent présenter un intérêt opérationnel évident. Identifier rapidement un véhicule recherché n’a rien de comparable avec la détection d’un stationnement impayé.

Il serait cependant incorrect de présenter tous les systèmes LAPI comme un réseau unique permettant à n’importe quelle administration de suivre librement tous les automobilistes. Les finalités autorisées, les règles d’accès et les durées de conservation des données dépendent des cadres juridiques applicables.

Cette distinction ne fait pas disparaître le débat de fond : la même famille de technologies peut répondre à des objectifs de police judiciaire, de circulation ou de gestion financière du stationnement.

Plus ces usages se développent, plus la transparence sur les données collectées, leur utilisation et les possibilités de recours devient indispensable.

Pourquoi la prévention semble-t-elle parfois moins visible que la sanction ?

Un radar constate une infraction. Il ne répare pas une route dégradée, ne corrige pas un virage dangereux et n’empêche pas directement un conducteur de prendre le volant sous l’emprise de l’alcool.

Il ne remplace pas non plus une présence humaine capable d’intervenir face à une conduite manifestement dangereuse.

Or les facteurs de risque sont multiples. La vitesse, l’alcool, les stupéfiants, les distractions et les comportements imprudents interviennent dans les accidents graves, souvent de manière combinée.

Le contrôle automatisé a néanmoins démontré une efficacité réelle. Des évaluations publiques lui attribuent une contribution importante à la baisse des vitesses et de la mortalité routière depuis son déploiement au début des années 2000. Ignorer ces résultats reviendrait à caricaturer le débat.

Mais reconnaître son utilité n’interdit pas de discuter de ses limites.

Une politique de sécurité routière cohérente ne peut pas être évaluée uniquement au nombre de contraventions émises. Elle doit également rendre compte de l’entretien des infrastructures, de la suppression des points accidentogènes, de la prévention des conduites sous influence, de la formation et des contrôles humains.

À défaut, le risque est de confondre deux indicateurs très différents : la capacité à constater des infractions et la capacité à éviter des accidents.

Le paradoxe d’un système qui devrait idéalement ne plus rien rapporter

Imaginons un instant que tous les automobilistes respectent les limitations, les feux, les voies réservées et les règles de stationnement.

Les radars cesseraient presque de produire des contraventions. Les véhicules LAPI ne détecteraient pratiquement plus d’irrégularités. Les recettes correspondantes s’effondreraient.

Du point de vue de la sécurité et du respect des règles, ce serait une réussite.

Du point de vue budgétaire, ce serait une disparition de recettes prévues.

Ce paradoxe ne signifie pas que l’État souhaite maintenir les infractions. Rien, dans les chiffres disponibles, ne permet d’affirmer une telle intention. Il montre cependant pourquoi le financement des politiques publiques par le produit des sanctions mérite une vigilance particulière.

Lorsque des recettes d’amendes contribuent au désendettement de l’État, le lien entre sanction et prévention devient moins évident pour le citoyen.

Et lorsque les dispositifs de contrôle se perfectionnent, la puissance publique devrait pouvoir répondre à trois questions simples : quel risque cherche-t-elle à réduire ? Quels résultats obtient-elle réellement ? Et que devient l’argent collecté ?

La réponse ne devrait pas nécessiter de parcourir plusieurs centaines de pages de documents budgétaires.

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Et si la véritable question était celle de la confiance ?

Il serait absurde de contester le principe même des contrôles routiers. Les accidents font chaque année des milliers de morts et de blessés. Le respect des règles est indispensable à la protection de tous.

Mais il serait tout aussi réducteur de considérer que toute interrogation sur les radars ou les amendes relève d’un refus de respecter le Code de la route.

Un automobiliste peut accepter d’être sanctionné lorsqu’il commet une infraction et s’interroger, dans le même temps, sur la pertinence d’un radar qui ne permet pas d’identifier le conducteur. Il peut soutenir la lutte contre les véhicules volés et contester une erreur de lecture de plaque. Il peut reconnaître l’utilité du covoiturage tout en demandant des preuves de l’efficacité des dispositifs de contrôle.

La confiance ne repose pas seulement sur la légalité des sanctions. Elle dépend aussi de leur compréhension, de leur proportionnalité, de leur efficacité et de la transparence sur leur destination financière.

Le problème n’est peut-être pas que les radars rapportent de l’argent. C’est que, lorsqu’ils en rapportent autant, l’État doit pouvoir démontrer que la sécurité reste bien leur finalité — et non leur justification.

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Sources utiles

Sénat — Projet de loi de finances pour 2026, mission « Sécurités » et compte « Radars »
https://www.senat.fr/rap/l25-139-328-1/l25-139-328-1_mono.html
Détaille les prévisions de recettes d’amendes et leur affectation, notamment les sommes destinées au désendettement de l’État.

Sénat — Rapport sur les résultats de la gestion 2025, juin 2026
https://www.senat.fr/rap/l25-736-229-1/l25-736-229-1_mono.html
Analyse le manque de lisibilité du financement de la sécurité routière et les évolutions du compte d’affectation spéciale.

ONISR — Bilan 2024 des infractions au Code de la route
https://www.onisr.securite-routiere.gouv.fr/etat-de-linsecurite-routiere/bilans-annuels-infractions-et-permis-points/bilan-2024-des-infractions-au-code-de-la-route
Présente les volumes d’infractions, les avis de contravention et les retraits de points.

ONISR — Bilan 2024 de la sécurité routière
https://www.onisr.securite-routiere.gouv.fr/etat-de-linsecurite-routiere/bilans-annuels-de-la-securite-routiere/bilan-2024-de-la-securite-routiere
Permet de confronter les sanctions à l’évolution des accidents, des décès et des blessés.

Légifrance — Article L121-3 du Code de la route
https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000020632137/
Précise les conditions dans lesquelles le titulaire d’un véhicule peut être redevable financièrement d’une infraction sans en être pénalement responsable.

Service-Public — Contrôle de la voie de covoiturage sur le périphérique parisien
https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/actualites/A18035
Décrit le fonctionnement du contrôle, l’intervention d’un agent et l’amende de 135 euros.

CNIL — Les dispositifs de lecture automatisée de plaques d’immatriculation
https://www.cnil.fr/fr/les-dispositifs-de-lecture-automatisee-de-plaque-dimmatriculation-lapi
Explique les différents usages des LAPI et leurs cadres juridiques.

CNIL — Stationnement payant : recommandations
https://cnil.fr/fr/stationnement-payant-les-recommandations-de-la-cnil
Précise les conditions du précontrôle automatisé et l’obligation d’intervention d’un agent pour établir un FPS.

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