Lunettes connectées. Elles ressemblent de plus en plus à des lunettes ordinaires. Pourtant, elles peuvent photographier, filmer, enregistrer une conversation et parfois demander à une intelligence artificielle d’analyser ce que regarde leur propriétaire. Dans la rue, au restaurant ou au travail, comment savoir si la personne en face de vous vous regarde simplement… ou si elle vous enregistre ? Le droit français apporte des réponses, mais la généralisation des lunettes connectées change profondément la question.
Imaginez une terrasse de café. La personne installée à la table voisine porte des lunettes de soleil, regarde dans votre direction quelques secondes puis poursuit sa conversation. Rien de particulièrement inhabituel.
Sauf que ses lunettes disposent d’une caméra, d’un microphone et d’une connexion à un smartphone. Elle peut avoir photographié votre visage, enregistré une partie de votre conversation ou lancé une vidéo sans jamais sortir son téléphone.
Ce scénario n’appartient plus à la science-fiction. La CNIL décrit désormais les lunettes connectées comme des lunettes d’apparence classique intégrant notamment caméra et microphone, auxquelles peuvent s’ajouter des fonctions d’intelligence artificielle capables d’exploiter ce qu’elles voient ou entendent.
Et les autorités françaises commencent sérieusement à s’interroger sur leurs usages. Le parquet de Paris a ouvert une enquête dans une affaire de harcèlement sexuel présumé impliquant l’utilisation discrète de lunettes connectées, tandis que la CNIL indique recevoir des interrogations concernant leur utilisation, notamment dans le monde professionnel.
Une question très simple risque donc de se poser de plus en plus souvent : avons-nous encore le droit de savoir lorsque quelqu’un nous filme ?
Le smartphone avait au moins un avantage : on voyait généralement la caméra
Les lunettes connectées n’ont pas inventé la possibilité de filmer discrètement. Un smartphone permet depuis longtemps de photographier ou d’enregistrer quelqu’un sans attirer immédiatement son attention.
Mais il impose généralement un geste identifiable : sortir son téléphone, le tenir ou l’orienter dans une direction. Les lunettes changent cette relation parce que leur caméra regarde naturellement dans la même direction que leur propriétaire.
La CNIL insiste précisément sur cette différence. Les lunettes peuvent être difficiles à distinguer d’une monture classique et les dispositifs destinés à signaler un enregistrement, comme un voyant lumineux, ont une portée limitée.
Nous étions habitués à regarder une caméra.
Nous devons désormais apprendre qu’une caméra peut nous regarder sans que nous la remarquions.

Mais peut-on réellement vous filmer dans la rue sans votre autorisation ?
C’est ici qu’une confusion très répandue doit être dissipée : droit à l’image et droit de prendre une image ne se confondent pas systématiquement.
En France, photographier ou filmer quelqu’un dans l’espace public n’est pas automatiquement interdit au seul motif que cette personne n’a pas donné son autorisation. La situation devient notamment différente lorsqu’il s’agit ensuite de diffuser l’image d’une personne isolée et reconnaissable. Service-Public rappelle qu’en principe son accord est alors nécessaire, sous réserve de plusieurs exceptions liées notamment au droit à l’information, à la liberté d’expression ou à certaines scènes publiques.
Prenons une rue touristique. Une personne filme un monument et vous apparaissez quelques secondes au milieu de dizaines de passants : votre autorisation n’est pas automatiquement nécessaire pour chaque image.
La situation n’est plus la même si cette personne vous individualise, publie ensuite la vidéo sur un réseau social et fait de vous le sujet de la séquence. Le contexte, l’utilisation de l’image, le respect de la dignité et l’éventuelle atteinte à la vie privée deviennent alors déterminants.
Porter des lunettes équipées d’une caméra ne donne donc pas davantage de droits que tenir un smartphone.
Dans un lieu privé, les règles deviennent beaucoup plus strictes
Le changement est majeur lorsque l’on quitte l’espace public.
L’article 226-1 du Code pénal protège notamment l’image d’une personne se trouvant dans un lieu privé. La CNIL rappelle que fixer, enregistrer ou transmettre cette image sans son consentement lorsqu’il y a atteinte à l’intimité de sa vie privée peut être puni d’un an d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende.
Une décision de la Cour de cassation du 23 juin 2026 a encore précisé cette protection. La chambre criminelle a jugé que l’enregistrement ou la transmission de l’image d’une personne se trouvant dans un lieu privé peut relever de l’article 226-1 lorsqu’il intervient à son insu, y compris dans une situation où l’image avait initialement été fixée avec son consentement.
Une paire de lunettes connectées portée dans un vestiaire, un cabinet médical, un domicile ou tout autre lieu où l’on peut légitimement attendre une forte intimité soulève donc des problèmes autrement plus importants qu’une caméra utilisée dans la rue.
La CNIL cite précisément les cabinets médicaux, vestiaires et toilettes parmi les lieux où ces technologies posent des questions particulièrement sensibles.
Et au restaurant ou dans un magasin ?
C’est là que les situations deviennent moins intuitives.
Un lieu peut être une propriété privée tout en étant ouvert au public. Un restaurant, un magasin ou un centre commercial ne se confondent donc pas simplement avec la voie publique, et différentes règles peuvent s’appliquer selon la nature de la captation, son utilisation et les personnes concernées.
Le propriétaire ou l’exploitant peut par ailleurs fixer des règles d’utilisation de certains appareils dans son établissement, dans les limites du droit applicable. Nous connaissons déjà ce principe dans des lieux où les téléphones, appareils photo ou dispositifs d’enregistrement sont interdits pour des raisons de confidentialité, de sécurité ou de protection des œuvres.
Les lunettes compliquent cependant l’application pratique de ces règles : comment faire respecter une interdiction lorsque l’appareil ressemble à une paire de lunettes ordinaires ?
C’est l’une des raisons pour lesquelles la question dépasse progressivement le simple droit à l’image.
Car ces lunettes peuvent aussi écouter
Une caméra n’est qu’une partie du dispositif. Les lunettes connectées embarquent également des microphones nécessaires aux appels, aux commandes vocales et aux fonctions d’intelligence artificielle.
Certaines fonctions peuvent ainsi utiliser les capteurs pour répondre à une demande portant sur l’environnement immédiat. La CNIL donne l’exemple d’une IA à laquelle l’utilisateur demanderait de décrire ce qu’il voit ou de traduire ce que dit la personne située devant lui : l’appareil peut alors mobiliser caméra ou microphone pour traiter cette demande.
Une conversation peut donc devenir une donnée numérique sans que celui qui parle ait nécessairement identifié le dispositif qui la capte.
Là encore, le contexte juridique compte énormément. L’enregistrement clandestin d’une conversation peut porter atteinte à la vie privée, même si la jurisprudence admet désormais que, dans certaines procédures civiles, une preuve obtenue de manière déloyale puisse exceptionnellement être produite lorsqu’elle est indispensable et que l’atteinte aux droits en présence est strictement proportionnée au but poursuivi.
Cela ne transforme évidemment pas l’enregistrement clandestin en pratique libre. Cela signifie simplement que la possibilité pour un juge d’utiliser ultérieurement un enregistrement comme preuve et le droit de procéder à cet enregistrement sont deux questions différentes.
Le véritable problème apparaît lorsque personne ne sait plus s’il est enregistré
La CNIL a interrogé 2 128 adultes français en janvier 2026. 67 % considèrent que les lunettes connectées présentent un risque d’atteinte à la vie privée, et 81 % estiment que le risque d’être photographié ou filmé sans consentement est plus important avec ces lunettes qu’avec un smartphone.
Près de neuf personnes sur dix interrogées trouveraient dérangeant d’être photographiées ou filmées avec des lunettes sans en avoir été informées. Le problème n’est donc pas seulement juridique : il touche à une règle sociale très simple qui s’est progressivement installée avec les appareils photo puis les smartphones.
Nous acceptons de vivre entourés de caméras parce que nous savons généralement où elles se trouvent. Les systèmes de vidéoprotection doivent par exemple être signalés par des panneaux visibles dans les espaces concernés.
Avec les lunettes, cette visibilité disparaît en grande partie.
Demain, l’intelligence artificielle pourrait ajouter une nouvelle dimension
Aujourd’hui, l’inquiétude porte principalement sur la photographie, la vidéo et le son. Mais la combinaison avec l’intelligence artificielle change progressivement la nature du problème.
Une caméra classique enregistre une image. Un système enrichi par l’IA peut potentiellement interpréter ce qu’il regarde, reconnaître des objets, retranscrire des paroles, traduire une conversation ou contextualiser une scène.
La CNIL relève également les inquiétudes suscitées par les détournements possibles, les hypertrucages, la reconnaissance faciale et le devenir des données collectées. Dans son enquête, 37 % des répondants citent les deepfakes parmi leurs principales préoccupations, 34 % les fuites ou vols de données et 26 % la reconnaissance faciale ou l’envoi systématique des données vers les serveurs du fabricant.
Le changement pourrait donc être beaucoup plus profond que le simple passage d’un appareil photo à une caméra miniature.
Pendant longtemps, être filmé signifiait essentiellement qu’une image de nous existait quelque part. Demain, cela pourrait également signifier qu’un système informatique analyse automatiquement ce que nous faisons, disons ou regardons.
Au travail, la question risque de devenir explosive
Imaginez maintenant une réunion professionnelle.
Un salarié porte des lunettes connectées. Son interlocuteur évoque des résultats financiers, un projet confidentiel, un dossier client ou une difficulté concernant un autre collaborateur. Comment savoir si la caméra est inactive, si le microphone écoute uniquement une commande vocale ou si une partie de la conversation est transmise à un service extérieur ?
Les entreprises connaissent déjà ces problématiques avec les smartphones, les assistants vocaux et les outils d’intelligence artificielle. Les lunettes ajoutent une difficulté : le dispositif peut être porté en permanence et sa fonction de captation est beaucoup moins évidente.
Selon Reuters, la CNIL reçoit justement des demandes d’entreprises s’interrogeant sur la possibilité d’interdire ces appareils au travail. L’autorité française a lancé en mai un plan d’action consacré aux lunettes connectées et prévoit de poursuivre ses travaux avec ses homologues européens.
Le sujet est suffisamment important pour occuper la première table ronde des Rencontres Informatique & Libertés organisées par la CNIL le 29 septembre 2026 : « Les lunettes connectées, un changement de paradigme pour la régulation ? »
Le petit voyant lumineux suffira-t-il ?
Les fabricants ont évidemment anticipé une partie du problème. Certains modèles utilisent un voyant destiné à indiquer qu’une photo ou une vidéo est en cours de réalisation.
Mais combien de personnes connaissent sa signification ? Et combien remarqueront un petit point lumineux sur une monture portée à plusieurs mètres ?
La CNIL juge elle-même que ces dispositifs d’information ont une portée limitée. Son enquête montre d’ailleurs qu’aucune solution ne s’impose clairement auprès des Français : 29 % préféreraient un voyant lumineux, 26 % une combinaison de plusieurs signaux, 23 % une notification sur leur téléphone et 18 % un signal sonore.
Le défi technique paraît presque paradoxal : plus les lunettes deviennent élégantes, discrètes et semblables à des lunettes ordinaires, plus elles deviennent faciles à porter au quotidien.
Et plus il devient difficile pour les autres de savoir ce qu’elles font.
Avons-nous donc le droit de ne pas être filmés ?
Pas de manière absolue. Dans l’espace public, vous ne disposez pas d’un droit général permettant d’interdire toute apparition dans l’image de quelqu’un. En revanche, la protection devient beaucoup plus forte lorsqu’il s’agit de votre vie privée, d’un lieu privé, de l’enregistrement de certaines conversations ou de la diffusion d’une image permettant de vous identifier.
Les lunettes connectées ne suppriment aucune de ces règles. Elles rendent simplement leur application beaucoup moins visible.
C’est peut-être là que se situe leur véritable rupture.
Pendant des décennies, notre comportement s’est adapté à la présence des caméras : nous voyions l’appareil photo, le smartphone pointé vers nous ou le panneau signalant une vidéosurveillance. Nous pouvions modifier notre comportement, nous écarter ou demander pourquoi nous étions filmés.
Avec une caméra intégrée à un objet aussi banal qu’une paire de lunettes, nous risquons de perdre cette information avant même de perdre un droit.
La CNIL formule déjà une recommandation très simple aux utilisateurs : prévenir les personnes à proximité, désactiver les fonctions de captation lorsqu’elles sont inutiles, éviter ces lunettes dans les lieux où personne ne s’attend à être enregistré et recueillir le consentement avant de publier les images.
Le véritable enjeu des lunettes connectées n’est donc peut-être pas de déterminer si nous pourrons encore interdire à quelqu’un de nous filmer.
Il est de savoir comment exercer ce droit lorsque nous ne savons même plus qu’une caméra est allumée.
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Sources utiles
CNIL — « Les lunettes connectées : la CNIL appelle à la vigilance », 11 mai 2026. La source centrale pour comprendre le fonctionnement des dispositifs, les risques identifiés, le cadre général de protection de la vie privée et les premières recommandations adressées aux utilisateurs.
CNIL/LINC — Sondage « Les Français et les lunettes connectées ». Enquête menée auprès de 2 128 adultes en janvier 2026 : perception du risque, consentement, signalement des captations, IA, reconnaissance faciale et devenir des données.
Service-Public — Droit à l’image et respect de la vie privée. Cette fiche permet de distinguer la prise d’une image de sa diffusion et précise les règles applicables dans les espaces publics et privés ainsi que les principales exceptions.
Cour de cassation — Arrêt du 23 juin 2026, pourvoi n° 25-82.188. Une décision récente concernant l’enregistrement ou la transmission de l’image d’une personne se trouvant dans un lieu privé à son insu.
Cour de cassation — Jurisprudence relative aux enregistrements clandestins comme moyens de preuve. Elle permet de comprendre pourquoi la recevabilité exceptionnelle d’un enregistrement devant un juge civil ne signifie pas que son obtention soit librement autorisée.














